04/04/2015
"Le temps a-t-il un commencement ?"
Jacques Attali dit : "je rêve d'une société où il n'y aurait pas de retraite, où travailler serait naturel..."
Itinéraire de gauche, sherpa de François Mitterrand, économiste original, philosophe de la vie courante... Jacques Attali est complexe, un garçon très doué dès le Lycée Janson de Sailly...
L'aliénation du travail, à la mode marxiste, il ne connaît pas, ayant toujours été un travailleur "libéral" sans contrainte...
Le travail "libérateur", oui, il a raison... mais est-il le même pour tous ?
La découverte de la productivité "croissante" a fait rêver de nombreux économistes et dériver notre société inégalitaire...
L'aboutissement est le concept de la durée "limitée" du travail pour tous (type 35 heures), qui est un concept "idiot" en économie de marché...et la création d'un âge de retraite "couperet", qui ne représente pas la réalité des évolutions humaines...
Finalement, Karl Marx avait raison !
Jacques Attali, je rêve d’une société où il n’y aurait pas de retraite
Le Monde.fr du 3 avril 2015
Anne-Sophie Novel
Jacques Attali, économiste et écrivain, estime que la réduction du temps de travail est un échec de la société industrielle.

SÉRIE. À une époque de profondes mutations, le rapport au temps de tout un chacun est chamboulé. Nous avons invité des personnalités ou des inconnus de tous horizons à se confier sur ce vaste sujet. Cette semaine, Jacques Attali, économiste et écrivain.
C’est un signe qui ne trompe pas : il collectionne les sabliers. Les proches de l’économiste et écrivain Jacques Attali savent avec quelle minutie celui-ci organise son temps, une notion qui le rend philosophe. « Le temps ne passe pas, il n’y a que nous qui passons », affirme-t-il.
Pourquoi collectionnez-vous les sabliers ?
Le sablier est un objet intéressant : le verre c’est du sable, un sablier n’est que du sable, qui renvoie à la mer… d’où tout vient. La collection elle-même est un rapport au temps, un moyen d’aller contre la mort.
Comment s’organise votre quotidien ?
Je n’ai pas de quotidien, ni de routine, aucune de mes journées ne ressemble à la suivante ou à la précédente. Je dors peu et j’ai pour habitude de me lever tôt. Si je mène des activités de natures différentes, ma principale obsession est d’avoir du temps libre et de la solitude, de ménager du temps pour l’inattendu, pour lire, écrire ou faire de la musique. Certains dorment peu et ne font rien de leur journée, donc dormir peu n’explique pas tout, c’est l’intensité du temps qui compte.
Comment faites-vous pour concilier obligations et moments de solitude ?
Je ne prends jamais de rendez-vous moi-même, sauf le soir pour mes rendez-vous privés. Je fuis les mondanités, l’écriture est une ascèse, elle suppose beaucoup de solitude. Tous les vendredis soir, mon assistante imprime mon agenda des trois prochains mois et je passe au moins une demi-heure durant le week-end à l’annoter et à faire en sorte d’avoir la moitié de mes journées libérées. Pour cela, j’essaie de regrouper les rendez-vous et j’évalue si quinze minutes suffisent, si bien que j’ai des demi-journées où les rendez-vous d’un quart d’heure s’enchaînent. Cela peut être embarrassant de passer moins de temps avec une personne qu’elle n’en a mis pour venir me voir mais, à mon sens, la loi de Mariotte (NDLR : loi de thermodynamique) s’applique au temps : toute réunion occupe le temps qu’on lui donne, on a toujours le temps nécessaire à la réunion.
« Si la matière se transmet et que l’esprit se partage, la seule chose que l’on ne possède pas, c’est le temps »
Avez-vous l’impression que nous vivons à une époque où le temps s’accélère ?
Notre perception du temps est proportionnelle au temps vécu, c’est une loi psychologique : plus on avance en âge, plus l’impression d’accélération s’accroît. Mais quand j’écris ou que je médite, le temps ne s’écourte pas. La condition humaine est faite de matière, d’esprit ou de temps. Si la matière se transmet et que l’esprit se partage, la seule chose que l’on ne possède pas, c’est le temps. Depuis toujours l’homme s’attache à avoir du temps, du « bon temps ». Pour vivre plus longtemps, il veut que son temps soit le meilleur possible. C’est la raison pour laquelle j’estime que la réduction du temps de travail est un échec de la société industrielle. Je rêve d’une société où il n’y aurait pas de retraite, où travailler serait naturel… on ne devrait avoir que du travail créatif. Je crois vraiment que tout ce qui se joue aujourd’hui est une lutte pour la libération du temps : l’espérance de vie, la sécurité, la 4G dans les transports, la voiture sans pilote… Bien des choses que l’on ne voit pas sont liées au temps. Le basculement du temps de transport ou du temps de travail dans le bon temps sont de grandes conquêtes qui restent à faire.
Quelles sont les contraintes de temps qui vous sont les plus désagréables ?
Les emails peut être… J’y passe entre une demi-heure et une heure par jour, avec la sale manie de répondre dans l’instant. Mais pour le reste, j’ai la chance d’avoir inventé mon métier. Je n’ai jamais eu de patron, sauf une fois à l’Elysée quand je travaillais avec François Mitterand qui, lui-même, me laissait faire. Je n’ai jamais souffert de la contrainte, sauf bien sûr quand j’étais étudiant. Être son propre patron permet de maîtriser son propre temps, c’est confortable. Je crois vraiment que le critère d’une bonne société, c’est la part de bon temps choisi que chacun peut avoir. Une bonne société est une société où l’on préfère le lundi matin au vendredi soir, autrement c’est une société aliénée.
Vous ne vous ennuyez donc jamais ?
Je ne m’ennuie pas, non. Comment peut-on s’ennuyer quand on a de quoi lire, parler, écouter de la musique… L’ennui et le vagabondage intellectuel sont une façon de se découvrir. Je préfère méditer, le matin tôt, c’est une gymnastique de l’esprit. Et j’improvise toujours quand je fais une conférence ou donne un cours, c’est une façon de réfléchir à haute voix.
Êtes-vous un adepte des listes de choses à faire ?
Je fais tous les ans en début d’année une liste de ce que je dois avoir fait dans l’année (livre, pièces de théâtre, concerts, projets, etc.), et je la consulte tous les mois.
Vous arrive-t-il d’être en retard ?
Non, je déteste être en retard et n’aime pas faire attendre.
Êtes-vous plutôt du genre pressé ou nonchalant ?
Pressé et impatient, très impatient. On peut faire les choses beaucoup plus vite qu’on ne le croit.
Avez-vous peur du temps qui passe ?
Je vais vous répondre par deux questions : le temps a-t-il un commencement ? S’il en a un, quel est son commencement ? Tenter d’y répondre prouve que la notion de temps est incompréhensible par l’esprit humain. La seule chose que l’on peut comprendre, c’est l’instant présent, la mémoire et le projet. C’est la raison pour laquelle je m’interroge en permanence sur la trace que je vais laisser dans l’histoire. J’agis en fonction des générations suivantes.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/tant-de-temps/article/2015/04/03/jacques-attali-je-reve-d-une-societe-ou-il-n-y-aurait-pas-de-retraite_4609294_4598196.html#Om3ROpEkhEcuxvu2.99
L’outil industriel français vieillit de façon inquiétante
LE MONDE ECONOMIE du 3 avril 2015
Bruno Grandjean en est le premier désolé. Patron de Redex, une entreprise de 275 salariés fondée par son grand-père, il aimerait beaucoup investir dans ses trois usines, qui fabriquent des laminoirs, des entraînements pour les machines-outils, etc. Il avait d’ailleurs commencé à le faire au début des années 2000, quand les vents étaient porteurs. Mais voilà : depuis ce septembre noir de 2008 où la crise a déferlé sur l’industrie et fait plonger les chiffres d’affaires, rien n’est plus comme avant.
« On avance dans le brouillard, explique-t-il. Notre carnet de commandes ne nous assure plus que six mois de visibilité, au lieu de deux ans. Au début de la crise, j’ai divisé les investissements par deux. Depuis, ils sont restés à ce niveau. On maintient l’outil en état, on vit sur les investissements réalisés avant la crise. Mais dans la situation actuelle, je ne peux plus continuer à moderniser l’entreprise. »
M. Grandjean n’est pas seul dans son cas. Sa grosse PME de Ferrières-en-Gâtinais (Loiret), constitue presque une métaphore de la France industrielle, victime depuis des années d’une panne d’investissement de plus en plus alarmante. Les chiffres diffusés jeudi 2 avril par l’Insee sont frappants. L’investissement des entreprises s’est contracté de 0,2 % au quatrième trimestre 2014, après une stagnation durant les trois mois précédents. Rapporté à la valeur ajoutée, le taux d’investissement, qui était étale depuis 2011, commence à fléchir sensiblement. Et l’Insee table sur un nouveau surplace au premier semestre de cette année.
La demande reste faible
« Aujourd’hui, l’investissement industriel reste inerte, confirme Denis Ferrand, économiste chez Coe-Rexecode, un institut d’analyse proche du patronat. Les dépenses servent à remplacer les vieilles machines, et c’est à peu près tout. » Rien ou presque n’est mis pour augmenter les capacités de production ou pour construire de nouveaux sites.
L’exemple d’ArcelorMittal est éloquent. Mercredi, le premier sidérurgiste mondial a annoncé un investissement de 40 millions d’euros sur son site de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), près de Marseille. Mais à bien y regarder, il s’agit surtout de rénover des fours qui datent de la création du site, en 1973, et qui ont grand besoin d’un coup de jeune.
Au fond, pourquoi les entreprises iraient-elles au-delà ? Certes, leurs bénéfices commencent à remonter un peu la pente grâce à la baisse du pétrole et au crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), et les banques peuvent leur prêter de l’argent à des taux d’intérêt très minimes. Cependant, la demande, elle, demeure faible, malgré quelques signes de reprise, notamment dans l’automobile. « La production industrielle a stagné en 2014, et reste inférieure de 15 % à son niveau d’avant la crise », souligne le Groupe des fédérations industrielles, qui réunit d’importants syndicats patronaux.
Résultat : en moyenne, les usines françaises ne tournent encore qu’à 80,4 % de leurs capacités, selon l’Insee. Dans certains métiers très touchés par la déprime de la construction, comme le ciment, elles fonctionnent même à seulement 60 %. Il n’y a donc pas d’urgence à accroître les capacités.
L’essentiel des sites date d’avant 1975
« C’est grave, parce que, faute d’investissements, il devient difficile de réaliser des gains de productivité, ces gains qui permettent d’augmenter les salaires, d’améliorer les marges ou de baisser les prix pour les clients », observe M. Ferrand.
Plus inquiétant encore, peut-être : faute d’investissements, l’outil de production tricolore devient de plus en plus dépassé. La France compte certes quelques usines dernier cri, comme celle de vernis à ongles que Fiabila, un discret petit groupe familial, vient de mettre en service à Maintenon (Eure-et-Loir), avec des process entièrement informatisés. Mais l’essentiel des sites date soit d’avant-guerre, soit des « trente glorieuses », ces années de forte croissance entre 1945 et 1975. Et ils constituent rarement des vitrines technologiques.
Le constat est bien établi : la France a raté le virage de la robotique industrielle. Avec 31 600 appareils contre 58 400 en Italie et 175 200 en Allemagne, « les sites de production de l’Hexagone comptent parmi les moins robotisés des pays avancés », relève une récente étude de Xerfi. Or elle ne rattrape pas son retard.
« Un retard global de cinq à sept ans »
A cela s’ajoute désormais un problème majeur de vieillissement des installations. De plus en plus, les industriels font durer leurs machines. Depuis 2008, du fait du ralentissement de l’investissement, l’âge moyen des équipements s’est accru d’environ six mois, selon les données de la Banque de France. Ce vieillissement a un « effet désastreux », relève l’économiste Patrick Artus, de la banque Natixis, dans une note du 24 mars : il entraîne une faible productivité et un recul des profits qui risquent d’accentuer le décrochage industriel. Un terrible cercle vicieux.
« La France a un retard global de cinq à sept ans dans la modernisation de son parc industriel en comparaison avec l’Allemagne », estime la fédération patronale de la mécanique.
M. Grandjean, qui passe son temps dans les usines du monde entier, ne cache pas son anxiété. « Pour Redex, ça va, parce que nous avions investi juste avant la crise, juge le chef d’entreprise. Mais dans de nombreux secteurs, la situation est critique. Il y a beaucoup d’usines qui ne sont pas au niveau que les donneurs d’ordres attendent. En moyenne, l’outil industriel des PME est dans un bien meilleur état en Allemagne et dans le nord de l’Italie, sans parler du Japon. »
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2015/04/03/l-outil-industriel-francais-vieillit-de-facon-inquietante_4609194_1656968.html#HveIvbx9Gtr7TliF.99

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